Urbex : 
Quand l'explorateur rentre par la fenêtre 
La voiture emprunte un petit chemin de pierre et nous voilà arrivés sur le parvis de l’usine. Un grand complexe se dresse devant nous, rassemblant des bâtiments aux allures différentes, sûrement construits au fil des générations. Le parking est désert.  « C’est bon l’ouvrier est parti, chaque jour quelqu’un s’occupe de débarrasser l’usine. » m’assure Eric. Quelques parpaings ont été mis en travers pour empêcher le public de pénétrer dans les lieux. Pas assez dissuasifs, nous n’avons aucun problème à les franchir. Cependant, cette frontière de béton reste la limite entre le légal et l’illégal. Nous sommes à présent dans une propriété privée où nous n’avons plus aucun droit. L’ambiance change instantanément et témoigne de notre intrusion, nous nous mettons à chuchoter.


La première partie du bâtiment accessible est un grand hangar vide. Nous le traversons assez rapidement et nous nous retrouvons dans des salles beaucoup plus petites, encore équipées de leurs machines. Elles sont toutes annotées comme si un inventaire avait été fait. Alors en activité, l’usine travaillait le carton et produisait des tubes de protection, la moindre surface est incrustée par le papier mâché. « Faites attention où vous mettez les pieds. » me met en garde Eric. Les carreaux, pour la plupart brisés, laissent filtrer une lumière de fin de journée. Le désordre règne, le sol est jonché de planches, de câbles et autres vestiges de l’usine. On ne touche rien, on ne déplace rien. On avance avec précaution. Les salles s’enchaînent sans se ressembler, on passe des machineries aux ailes administratives, des ateliers aux appartements.

Si les machines imposantes ont peu bougé, les bureaux ont eux été retournés. Toutes les armoires contenant les factures et autres renseignements clients sont sans dessus dessous. Eric n’en est pas à sa première visite et remarque l’évolution des lieux. « Il y a un mois et demi, tout était encore dans les armoires. Il y a du passage c’est sûr ». Si on ressent l’usure liée aux années dans certains recoins, d’autres sont intacts.


Le temps est figé. On ne peut s’empêcher d’imaginer l’usine en pleine effervescence, avec les allées et venues des ouvriers et le vacarme des installations. Ouverte en 1625, elle a traversé toutes les révolutions, politiques et industrielles.  Tout est encore là; les machines pour travailler, les casiers des ouvriers, les papiers des dirigeants... Le fruit du travail aussi, on retrouve des palettes entières de rouleaux de carton sous plastique qui semblent prêtes à être expédiées. Ces détails sont troublants, et interrogent sur les raisons qui poussent à abandonner un tel lieu du jour au lendemain sans le débarrasser. Il y a comme une sensation d’urgence et d’inachevé.

 

Eric mitraille chaque recoin. Il est aux aguets pour repérer le moindre élément photogénique. Plus tard, il les postera sur son blog et  les partagera sur sa page Facebook. Aujourd’hui, c’est la suite logique de l’urbex. D’abord l’exploration, ensuite le partage de l’expérience. 
 « Pensez à prendre des chaussures de marche et une pièce d’identité...on ne sait jamais. » Il m’aura fallu des mois d’échange de mails avec divers urbexers pour décrocher une visite guidée. Pas facile de s’immiscer dans cette communauté qui voit généralement d’un mauvais œil la médiatisation de leurs pratiques. Mais après plusieurs rendez-vous manqués, je vais enfin faire ma première sortie d’urbex. Eric, auteur du blog Urbex42 a accepté de me faire découvrir cette passion qui consiste à explorer les bâtiments abandonnés.

 

« Je fais ça soit pendant ma pause à midi, soit le soir après le boulot, mais j’évite les week-ends, on a plus de chance de faire de mauvaises rencontres. » Alors que nous avons quinze minutes de voiture à effectuer pour nous rendre sur les lieux, Eric me donne quelques infos sur notre destination; une cartonnerie qui date du 17ème siècle, à la frontière entre la Loire et la Haute-Loire, une des plus vieilles entreprises de la région. Elle a été rachetée en 2009 par un groupe étranger, mais a finalement fait faillite en quelques mois.

 

En marchant dans la rue, la plupart d’entres nous sommes bien incapables de dire ce qui ce trouve derrière les murs qui nous entourent.  Si certains bâtiments sont remarquables car plein de vie, d’autres sont calmement à l’abandon. Pour certains, c’est devenu une passion d’aller voir plus loin que ce que tout le monde perçoit. Par curiosité, par pulsion, par soucis de mémoire... ils en franchissent les portes ou autres entrées accessibles.

L’Urbex vient de la contraction des mots anglais urban et exploration. Ceux qui la pratiquent ce sont les urbexers, des explorateurs des temps modernes qui ne jurent que par l’adrénaline que procure la clandestinité de l’activité.

Officiellement, ce mouvement a explosé à la fin des années 80 aux Etats-Unis, mais commence bien avant, dans les années 50, avec des groupes d’étudiants qui partaient à la découverte des sous sols de leurs universités.  Le canadien Ninjalicious était considéré comme le plus connu des urbexers,  on lui prête la démocratisation du thème urbex dans les années 90. Il avait à l’époque créée le magazine Infiltration, où il expliquait les bases de l'activité et les règles de bonne conduite. Car cette activité est régie par des codes et des règles que s’imposent les urbexers.  3 principes de bases marquent les fondements du mouvement : Ne rien prendre, ne rien laisser et ne rien casser.

 

Dans la pratique, plusieurs phases accompagnent l’exploration urbaine. Jocelyn, un autre urbexer que nous avons rencontré nous explique : «  L'urbex c'est une aventure en plusieurs étapes : d’abord il y a la recherche du lieu, puis il faut trouver des informations et  les précautions à prendre et enfin il y a le jour même : l'exploration et l'adrénaline qui accompagnent la découverte de l'inconnu. Qui sait ce que tu vas découvrir ou sur qui tu vas tomber ! » L’infiltration est considérée comme la partie la plus excitante. Elle consiste à se frayer un chemin pour pénétrer à l’intérieur d’une propriété. Mais une fois à l’intérieur, la phase pratique commence. C’est dans celle-ci que l’aspect artistique de l’urbex s’exprime. Aujourd’hui c’est la photographie qui accompagne chaque sortie, les lieux visités sont des tableaux privilégiés pour les photographes amateurs et les plus aguerris.

 

La photographie participe au regain de popularité que connaît l’urbex aujourd’hui. Un regain qui s’explique également par les conséquences de la crise économique; beaucoup d’usines font faillite et des bâtiments se retrouvent du jour au lendemain sans activité, ni repreneur.  Cette popularité, toute proportion gardée, c’est Internet qui en est le meilleur vecteur.
L'exploration des temps modernes
Ne rien laisser sauf l'empreinte de ses pas,
Ne rien casser.
Ne rien prendre sauf des photos,
"A proximité du village où j'ai grandi, il y a un ancien fort de la ligne Maginot. En cachette de nos parents, nous allions avec mes copains visiter ces ruines pour jouer les petits soldats et plus tard découvrir les graffitis des artistes qui exploitaient le calme et les murs des casernes. Du coup, on peut dire que je fais de l'urbex depuis longtemps, mais sans vraiment le savoir..."
"Ma première exploration c'était dans un hôpital gériatrique. On est arrivé en voiture et on a traversé un petit bois pour ne pas être vu. Le bâtiment était à l'abandon à cause d'un incendie, il y avait de tout, des objets 
personnels, des photos, des ustensiles... 
On a tout visité, du premier étage jusqu'au dernier." 
Jocelyn 
Sophia 
 Urbex 2.0
 

L’urbex est une activité confidentielle. Pourtant c’est Internet  qui  lui donne sa capacité à s’ouvrir au grand public. Aujourd’hui sur la toile, les urbexers n’hésitent pas à poster leurs photos, ils se rassemblent en communautés sur des groupes Facebook ou sur des forums, des Tumblr et des blogs dédiés à l’urbex fleurissent et les hashtags #urbex sont récurrents sur Twitter et Instagram. Eric a lancé son blog il y a un an.  « Avant je faisais comme tout le monde, je mettais mes photos de coucher de soleil et autres sur Flickr et ça passait inaperçu, depuis que je commence à mettre des photos d’urbex, ça a explosé. » explique-t-il.

 

Les contenus liés à l’urbex fascinent. Ainsi il  y a une dizaine de jours, le site populaire américain Buzzfeed publiait un diaporama de centres commerciaux abandonnés. La page web a déjà été vue par près de 2 millions d’internautes en 10 jours. Sur Instagram, qui trouve une certaine résonnance à l’urbex avec ses filtres vintage, on décompte plus de 400 000 photos pour le simple mot-clé #urbex. Une vingtaine d’autres sont associées à l’activité, les plus populaires étant #urbex_rebels, #urbexworld, #urbex_supreme, chacun avec plus de 50 000 entrées. Le principal groupe Facebook français rassemble 1153 membres à ce jour. L’urbex sert aussi de décor à la culture populaire. « Regardez les clips de rock ou de rap, nombreux sont ceux tournés dans des lieux à l’abandon. Ce sont des décors supers. Même dans le dernier James Bond on peut parler d'urbex. » 

 

Une visibilité offerte à une activité sensée être discrète. Mais visibilité et discrétion sont elles compatibles ? On voit sur internet se dessiner plusieurs profils. Les anciens, ceux qui font de l’exploration depuis longtemps et qui contrôlent ce qu’ils publient. Pas question de laisser trop d’indications sur une photo; ils partagent le cliché comme un trophée, comme la preuve d’un nouveau lieu découvert, mais motus sur la localisation exacte. Jocelyn explique : « C'est clair qu'internet a modifié les pratiques et amplifie le phénomène. Je ne suis pas très branché par le coté "on partage tout sur le web". Je préfère le bouche à oreille pour ces missions explorations. Cependant lorsque j'ai des clichés intéressants, je les partage en ajoutant le surnom du lieu mais jamais l'adresse précise. »

 

De l’autre côté il y a les nouveaux, ceux qui tentent de s’immiscer et de se faire accepter.  Ils utilisent massivement Internet pour se lancer, pour découvrir de nouveaux lieux. Naïvement ils pensent pouvoir facilement glaner des informations. Ce mélange donne des échanges assez tendus, où les enquêteurs sont plus ou moins gentiment remis à leur place. Des discussions que l’on retrouve facilement sur la page Facebook, où les posts se partagent entre publications de photos, promotion de sites personnels et demandes d’informations.

Le partage des adresses est réellement tabou dans le milieu. Il y a une part d’élitisme dans cette volonté de garder le secret, qui sous-entend « je me suis débrouillé, j’ai cherché pour l’avoir, faites en de même ». Pourtant, il ne faut pas seulement percevoir comme de l’égoïsme ou de la fierté dans cette protection des données, c’est aussi pour les urbexers une manière de se protéger. Les lieux visités sont en suspend, ils se dégradent de jour en jour ; partager une localisation précise engendrerait un effet de masse. Si trop de personnes ont accès à une friche, il y a un risque d’une part d’attirer l’attention des autorités mais aussi de dégradations encore plus importantes. Il ne faut pas oublier aussi que cela reste une activité risquée; un accident pourrait la révéler au grand jour et en faire une mauvaise publicité ce qui entrainerait un durcissement des règles à l’encontre de ces infiltrations.

 

Internet apporte donc une visibilité à l’urbex et certains y trouvent même une opportunité de business. Ainsi, la Quincaillerie de l’urbex est une boutique en ligne  qui propose à la vente du matériel pour les explorations. Son propriétaire est le seul à vivre de l'activité en France.

A l’étranger, cela devient même un moyen de faire du tourisme. Depuis la faillite de Détroit, ils sont nombreux, urbexers et autres curieux à partir dans la ville de l’automobile à la découverte des nombreux édifices complètement abandonnés. L’américain Jesse Welter organise désormais des visites guidées thématique à travers la ville. L’urbex change alors complètement de profil, il devient monétaire, accessible et populaire. L'urbex de demain ?

Urbex : 
Quand l'explorateur rentre par la fenêtre
Texte et photos par Camille André-Poyaud